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Formation de disciples

Accompagner les nouveaux convertis : un défi pour l'Église

Winde B. ETIENNE
October 29, 2026
24 min read

Abstract

Cet article examine les difficultés rencontrées par les nouveaux croyants dans leur cheminement de foi, notamment le poids de leurs repères et de leurs pratiques antérieurs. Il interroge la manière dont l'Église peut adapter sa pédagogie biblique à la complexité de la personne et accompagner les premiers pas de la conversion. Il met en relief l'importance d'un enseignement réfléchi, de l'exemplarité et d'une communauté qui soutient la croissance spirituelle. Il pose enfin la question de la responsabilité des responsables et des communautés lorsque l'accompagnement fait défaut et que la maturité chrétienne peine à se construire.

Mots-clés : néophytes spirituels ; pédagogie chrétienne ; discipulat ; conversion ; croissance spirituelle ; intégration ecclésiale ; évangélisation ; maturité chrétienne.


 

Allez, faites de toutes les nations des disciples […] et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit […]      Matthieu 28 versets 19 et 20

Plus les sociétés évoluent, plus les leaders chrétiens ont la responsabilité d’adapter l’enseignement biblique aux besoins des hommes et des femmes de tous âges. En main de maître, Francis Schaeffer écrit :

Le monde actuel étant en constante évolution, nous avons à bien connaître les fluctuations de ses modes de penser. Autrement les principes immuables du christianisme risquent de tomber dans des oreilles de sourds[1].

Cette responsabilité de transmettre fidèlement les normes bibliques est considérable et exigeante. Cette exigence nous amène d’abord à prendre en compte la notion d’être humain.

Qu’est-ce que l’être humain ?

La mission pédagogique donnée par Jésus à l’Église a pour sujet l’homme, l’être le plus complexe de toute la création de Dieu. L’être humain est complexe tant dans son essence que dans ses actes. L’interpréter, lui donner une signification n’est pas chose facile.

La quête d’interprétation de l’humain a fait et fait encore l’objet de très nombreuses discussions parmi de grands philosophes de tous les âges ; qu’il s’agisse de Jean-Jacques Rousseau, qui pense que la nature humaine est perfectible, de Karl Marx, qui pense que l’homme est essentiellement social, ou de Descartes, qui définit l’homme comme une « chose qui pense[2] ». Cette liste n’est qu’indicative.

La Bible, pour sa part, sans ignorer les dimensions sociologique, économique et psychologique de l’homme, ni sa capacité à raisonner, à transformer son espace, à réaliser de grandes choses, montre que l’humain a en lui l’image de Dieu[3], laquelle image est détériorée par le péché. Dans ce cas, l’être humain a une dimension spirituelle. Le prophète Jérémie, sous l’inspiration du Saint-Esprit, soutient : « Le cœur de l’homme est tortueux par-dessus tout et il est méchant : qui peut le connaître ?[4] » Cette dimension spirituelle n’amoindrit pas pour autant la tâche. Pour reprendre Jacques Cuerrier, l’homme demeure une énigme pour l’homme […][5] D’où la nécessité de bien cerner la tâche du pédagogue chrétien.

La tâche du pédagogue chrétien

La tâche du pédagogue chrétien n’est pas une mince affaire. En dépit de cette complexité, de ce changement perpétuel qui caractérise l’humain, l’un des mandats de l’Église consiste à lui transmettre une vérité fondamentale : Jésus l’aime d’un amour incommensurable. La manière de transmettre cette vérité et la philosophie pédagogique adoptée sont déterminantes. Ce Jésus convie l’humain à une transformation réelle et profonde de son être en état de rébellion. En atteignant cette cible par la vertu et l’attirance du Saint-Esprit, l’humain se trouve confronté à de nouvelles valeurs et à une autre forme de pensée. Bref, il est en face d'une autre vision du monde.

Dorénavant, l'échelle de valeurs du nouveau régénéré doit subir une modification progressive. L’ancienne pyramide des valeurs est sombrée dans ses fondements et doit être inversée jusqu’à faire disparaître radicalement les valeurs mondaines. Ses priorités ne doivent plus être les mêmes qu'avant et ses anciennes lunettes doivent tomber. Il doit voir le monde à travers la perspective de Dieu, telle que Dieu le voit, puisqu’il est participant de la nature divine[6]. Par conséquent, comprendre l’anthropologie biblique constitue un facteur crucial pour favoriser la croissance du néophyte spirituel et la mise en place d’outils pédagogiques appropriés.

Une anthropologie biblique et une croissance sans fin

Dans ce processus de transformation de vies, il revient à l’Église d'inculquer une cosmovision biblique des choses à ceux qui viennent abreuver leur âme à la source de vie. Cette nouvelle philosophie que l’Église propose à l’être humain est quasiment impossible à réaliser et ne trouvera ni une bonne piste d’atterrissage ni un point d’appui solide sans développer une vision correcte de l’être en question. Dans cette veine, le docteur Raymond Girard soutient ceci :

Il y a concordance, consciente ou non, semble-t-il, entre la vision qu’on se fait de l’être humain et le comportement que l’on adopte à son égard, entre l’image qu’on s’en fait et ce qu’on veut obtenir de lui, entre aussi l’image qu’on se fait de soi-même et notre façon personnelle d’être avec les autres.[7]

À bien regarder, cette avancée, teintée de psychologie du développement humain chez Raymond, est plus qu’un conseil judicieux ; c’est aussi une mise en garde adressée aux pédagogues chrétiens qui s’engagent dans le ministère de l’enseignement au sein de l’Église du Christ, le pédagogue parfait. Entendons-nous : quelle image votre église a-t-elle de l’être humain ?

En tendant la main à cette connaissance de l’humain pour une pédagogie chrétienne adéquate et un apprentissage réussi, l’Église a aussi pour devoir, par ses organes, de développer et de transmettre, de manière structurante et dynamique, une conception anthropologique biblique ou chrétienne correcte, axée sur le Christ comme une porte tournant sans cesse sur ses gonds.

Encore une fois, Jésus veut se servir de leaders compétents et intègres pour lancer une invitation noble, à nulle autre pareille, aux déchus de notre siècle : Ô homme, viens communier personnellement avec ton Dieu créateur ! Par la suite, l’église a pour mission d’alimenter la foi des croyants en les aidant à grandir dans leur nouvelle expérience afin qu’ils produisent des fruits dignes de la nouvelle naissance.

En effet, l’individu, avant sa régénération, avait un « schéma théologique » qui le guidait et à partir duquel il interprétait les événements de la vie sociopolitique, économique, intellectuelle et naturelle de son environnement. Acceptant le Christ comme Maître et Sauveur, il fait une toute autre expérience : celle d’une nouvelle relation dans laquelle il est appelé à grandir indéfiniment. Car le processus de croissance et de maturité dans la foi chrétienne s’étend sur toute la vie chrétienne. Même quand le croyant ajoute à sa foi la connaissance exacte de l’Évangile, il n’arrivera jamais à un niveau de maturité où il n’aura plus besoin de grandir dans la foi, l’amour et la connaissance du Fils de Dieu. Posons la problématique plus en profondeur.

Des leaders qui peinent à comprendre le néophyte et les questions qui se posent

Beaucoup de leaders évangéliques n’arrivent pas à comprendre adéquatement l’expérience de foi dans laquelle le néophyte spirituel s’engage. Ils n’arrivent pas à le situer ni à bien comprendre son ancienne appartenance sociale, religieuse et autres, voire à le rejoindre dans lesdites réalités. Évidemment, ils passent outre à leur vocation essentielle.

Fraîchement régénéré, le croyant continue, consciemment ou non, d’adopter certaines pratiques issues de son ancienne souche. Le néophyte spirituel n’a-t-il pas encore sur son dos d’autres charges, quoiqu’il ait trouvé du repos en Jésus ? Le néophyte spirituel a grandement besoin de rompre radicalement avec ses pratiques répétées, contraires à sa nouvelle foi chrétienne.

Comment le néophyte spirituel, dépendamment de son ancienne souche religieuse, par exemple, peut-il réussir à rejeter ses pratiques de pèlerinage, vaudouesques ou superstitieuses, à remettre sérieusement en question ses connaissances mythologiques et mystiques, ainsi que certains contes et tabous dangereux ? Comment peut-il gérer ses anciens groupes et couper les ponts avec son passé de pécheur ? Comment ses expériences de foi peuvent-elles être enrichissantes et positivement contagieuses ? Comprend-il l'acte de conversion qu'il a posé ? Arrive-t-il à saisir les implications du salut, cette nouvelle vie reçue ? Sur quoi sa foi est-elle, en réalité, construite ? Comment, en réalité, l’Évangile lui a-t-il été communiqué au départ ? Ces questions nous interpellent à comprendre la notion de foi et son rôle dans le processus d’apprentissage et d’encadrement du néophyte spirituel.

La foi : engager la tête, le cœur et les mains

À ces questions, deux auteurs nous éclairent sur la foi. Jean-Guy Couture, évêque de Chicoutimi, donne la description suivante :

La foi est beaucoup plus qu’un savoir ; c’est une vie, une expérience de vie ; c’est une connaissance, oui, mais la connaissance de quelqu’un surtout, la rencontre de quelqu’un qui appelle à la communion.[8]

Alister McGrath, quant à lui, soutient :

La foi chrétienne n’est pas seulement une affaire de sentiments ou d’émotions ; elle concerne aussi des dogmes. Croire en Dieu ne se limite pas à l’aimer, à l’adorer et à lui faire confiance. C’est également accepter certaines vérités qui servent de support à l’amour, à l’adoration et à la confiance qui lui sont voués.[9]

La foi, engageant la tête, le cœur et les mains, selon ces deux avancées un peu nuancées des auteurs, débute avec une qualité de vie et des exigences. Or, beaucoup de croyants ne peuvent pas construire une réflexion à propos de cette foi. Elle est parfois comprise et présentée comme si elle était déraisonnable, vide de sens ou encore un saut dans l’irrationnel.

N’assiste-t-on pas à un obscurantisme aigu, un conformisme aveugle, un dogmatisme impuissant, desséchant et dangereux, à cause desquels les croyants se trouvent les deux bras ballants, le cœur chaud et la tête creuse devant quiconque leur demande la raison de leur foi ou de leur espérance ? L’expérience de la nouvelle naissance est une décision qui marque le commencement d’une nouvelle vie de foi en Jésus-Christ. 

Cette nouvelle vie n’est pas née d’un savoir livresque ou d’un pur intellectualisme, ni du néant, mais d’une foi solidement exercée autour d’une bonne compréhension de la décision fraîchement prise ; ce qui, en fait, entre dans le processus de croissance du néophyte spirituel et dans l’enrichissement de son expérience avec le Christ. C’est sur ce Christ, l’imitateur parfait, que la vie du néophyte spirituel doit être modelée et construite.

Alors, comment une église peut-elle réussir à accompagner le néophyte spirituel afin de l’aider à intégrer les nouvelles informations auxquelles il est confronté ? Une évangélisation inintelligente, mal présentée, dépourvue de tact et au contenu vide peut-elle contribuer à construire le caractère du chrétien ? Que se passe-t-il ensuite quand les néophytes spirituels sont victimes d’un mauvais début ? C’est dans ce contexte qu’il convient de faire appel aux sciences humaines pour mieux cerner le problème.

Accompagner et construire la personnalité

Selon l’approche d’Erikson, la construction de la personnalité de l’individu s’étend au-delà des premières semaines[10]. Bien que ce soit un autre domaine, ne vaut-il pas la peine de nous demander : l'Église est-elle véritablement consciente qu'elle s'engage dans la construction de la personnalité, surtout par rapport aux néophytes spirituels dont le début exige une attention soutenue ?

Souvent, l’enseignement que certains responsables dispensent aux néophytes spirituels n’est pas le fruit de profondes réflexions. Ils n’arrivent pas à construire la vie chrétienne des néophytes spirituels à partir d’un enseignement transmis valablement et fidèlement, les incitant à l’obéissance à tout ce que Jésus a prescrit. Ce fait nous porte, par analogie, à nous pencher sur la psychologie prénatale.

Selon Isidro et Herminia, grâce à la psychologie prénatale, non seulement on a découvert les influences négatives susceptibles d’avoir une incidence sur le fœtus, mais on a aussi étudié les influences positives[11]. Certains penseurs en la matière soutiennent l'idée qu’une bonne éducation physique et psychologique, dès le premier instant de la conception, voire bien avant, favorisera et renforcera les aspects positifs. L’enfant pourra venir au monde avec un bagage psychique qui favorisera le développement harmonieux de son caractère et de sa personnalité.

Cette branche de la science psychologique nous offre une bonne dose d’éclairage, susceptible, avec toutes les réserves nécessaires, d’aider à comprendre et à expliquer les influences que le mode de présentation de l’Évangile peut exercer sur l’évangélisé, même après sa conversion.

La manière dont l’Évangile est transmis aux non-chrétiens et le traitement qu’ils doivent recevoir immédiatement après leur conversion au sein du corps de Christ n’influent-ils pas sur leur vie chrétienne ? N’est-ce pas à ce niveau que la reproduction sera de meilleure ou de mauvaise qualité ?

L’exemplarité et la communauté

Les nouveaux régénérés sont appelés à avoir en eux les sentiments qui étaient en Jésus. La pensée de Jésus doit imprégner leur esprit et leur être tout entier. C’est cette tâche immense qui devrait être menée avec discernement par l’Église pour que le « champ phénoménologique[12]» de ces nouveaux régénérés, sur le plan biblique, soit solidement construit.

Un peu partout, dans les médias comme dans les églises, l’appel lancé aux croyants à imiter le Christ n’est pas moins lancé. Beaucoup de leaders les exhortent parfois avec force à avoir en eux les sentiments qui étaient en Jésus sans pour autant parvenir à les définir vraiment. Le pire, c’est que le mode de vie même de beaucoup d’anciens de nos églises et de responsables, par rapport à celui des néophytes spirituels, révèle un manque d’intégrité de caractère. Or, selon la théorie de Bandura, le nouveau-né apprend par l'observation. C'est également vrai pour un nouveau-né spirituel. Ce sont les anciens croyants qui devraient rendre Jésus visible par leur mode de vie.

Le néophyte spirituel a besoin d’une vie de communauté ecclésiale qui favorise sa croissance et son épanouissement. James F. Engel souligne : « La croissance spirituelle est difficile si nous sommes seuls à la vivre. Dieu a créé son Église, le corps du Christ, pour nous fournir la structure de soutien dont nous avons besoin.[13] » Pour ainsi dire, l’accompagnement du néophyte spirituel doit être un engagement de première main. Car la maturité ne peut pas être automatique ni tomber du ciel.  À Rick Warren d’affirmer : « Un membre intégré n’est pas forcément un membre mature.[14] » La communion au sein de la communauté des croyants à laquelle le néophyte spirituel se joint joue un rôle vital.

Le néophyte spirituel, dans sa nouvelle expérience en Christ, quoiqu’il fasse partie, bon gré mal gré, d’une assemblée, souvent celle-ci ne lui fournit pas d’éléments nutritifs efficaces pour sa croissance holistique. Une telle communauté ne lui inspire pas confiance ni ne favorise sa maturation dans la foi. Or, comme nous l’avons déjà souligné, les expériences des autres croyants devraient lui être d’une grande utilité.

Le rôle primordial que joue l’expérience dans le façonnement du néophyte spirituel en Christ n’est pas souvent mis en exergue, ce qui fait qu’il n’arrive pas à construire sa propre expérience pour parvenir à une compréhension plus haute de la réalité qui le confronte, et surtout à comprendre la coopération divino-humaine dans le processus.

Une coopération divino-humaine

Néanmoins, le néophyte spirituel, dans sa relation avec Jésus, ne crée pas les normes. Celles-ci ont été préparées d’avance par Dieu[15], contrairement à Jean-Paul Sartre, cité par Jacques Cuerrier, qui tente de montrer que, par-delà l’absurdité de l’existence humaine sans Dieu, l’homme possède une totale liberté, d’où l’entière responsabilité de se faire, c’est-à-dire de se constituer en projet[16].

Le néophyte est appelé à faire ou vivre une expérience dans laquelle le Saint-Esprit le soutient. C’est bien sûr ce qu’Engel tente d’expliquer quand il souligne : « Les gens viennent à Christ dans un premier temps et deviennent des chrétiens mûrs par une série de décisions spirituelles dans lesquelles Dieu et le communicateur tiennent des rôles complémentaires. »[17] Il faut une coopération divino-humaine, c’est-à-dire la participation de Dieu et de celui qui présente et enseigne l’Évangile dans le processus de développement de l’individu régénéré. Car quand l’accompagnement fait défaut, c’est l’Église qui en paye le prix, le néophyte d’abord.

Quand l’accompagnement fait défaut

Des croyants, une fois convertis, sont très souvent, au début d’une vie difficile et immature, sans orientation, soucieux et sérieux. Il n’y a ni facilitation ni incitation à grandir. Dans certains cas, c’est plutôt le communautarisme ecclésial, plutôt que la communauté ecclésiale, qui trône. En d’autres termes, il n’y a pas vraiment de sentiment d’appartenance à l’église ni de chaleur du vivre-ensemble, selon le principe d’unité qui devrait régir la communauté des fidèles. Or, force est de reconnaître qu’un néophyte spirituel qui ne se sent pas véritablement accepté par l’église d’accueil ne sera pas réceptif à son enseignement, ce qui nous amène à poser le principe selon lequel l’appartenance doit précéder l’apprentissage ; la relation doit précéder l’enseignement.

Ils sont nombreux, ceux-là qui ignorent qu’il est possible que le croyant abandonne l’église lorsqu’elle ne lui procure pas l’encadrement nécessaire et ne favorise pas ce fort sentiment d’appartenance. Les néophytes spirituels n’ont-ils pas été réellement convertis lorsqu’ils abandonnent ? Est-ce toujours le cas ? Dans bien des cas, n’est-ce pas plutôt les églises ou ceux qui partent à la conquête des âmes qui n’ont jamais compris leur tâche envers les néophytes spirituels ? N’est-il pas tout à fait facile que le doute, et même la déception, voire le vide intérieur, se substituent à la foi quand on finit par réaliser que ses attentes ne sont pas comblées ?

Néanmoins, il est de bon ton de poser la question de la conversion[18]. Tous ceux qui font apparemment acte de conversion ou se disent croyants ne le sont pas tous en réalité. Faut-il pour autant conclure hâtivement que ceux qui abandonnent n’étaient pas des nôtres ? Qu’est-ce qui explique un naufrage spirituel ?

En conséquence, une mauvaise intégration ou une intégration faible, soutenue par une solidarité faible au sein d’une église, n’a-t-elle pas de fâcheuses conséquences sur toute la vie du néophyte spirituel ? La perspective des psychanalystes, comme celle de Sigmund Freud, qui accorde une place centrale au rôle formateur des premières expériences, en particulier celles vécues au sein de la famille, concorde parfaitement avec la réalité des néophytes spirituels faisant partie d’un nouveau corps, d’une nouvelle famille. Selon cette même perspective, les 5 ou 6 premières années de la vie constituent une période sensible, un creuset où se forge la personnalité de l’individu.

Malheureusement, au cours des premières semaines ou des premiers mois, voire tout au long de sa vie, le néophyte spirituel est, dans bien des cas, livré aux aléas de la vie. Dans un tel cas, ne meurt-il pas entre les mains même de sa propre mère, à savoir l’église, depuis le moment où celle-ci a commencé à l’évangéliser, ou depuis le jour où il a commencé à fréquenter l’assemblée des fidèles ? Ou bien est-ce que la moisson, c’est-à-dire gagner l’âme pour Christ, est une fin en soi ? D’où la nécessité de comprendre qu’il faut s’imprégner de la notion de formation des disciples.

Faire des disciples, pas seulement des convertis

James Kennedy élève en ces termes la voix :

Allez vers les autres avec l’évangile, ce n’est que le commencement. Un disciple, c’est quelqu’un qui suit Jésus-Christ en agissant dans son Église, en croissant en maturité spirituelle et en amenant d’autres personnes au Seigneur.[19]

L’Église est appelée à faire des disciples. Tous les chrétiens doivent témoigner de leur foi, mais comment y parvenir s’ils ne sont pas formés et bien édifiés ? La croissance d’une église est le signe qu’une évangélisation a bien eu lieu, selon Engel[20]. Cette approche, quoique un peu radicale, mérite notre attention.

Il est important de comprendre que les gens viennent à Christ au travers d’un processus spirituel et que tous ceux qui sont évangélisés ne sont pas au même niveau quant à la connaissance de l’Évangile ou de Dieu. Accepter Christ comme Sauveur ne constitue qu’une étape. Cette étape, la conversion, est importante dans la vie de l’individu. La décision doit découler d’un besoin réel de changement. Or, beaucoup de leaders ne tiennent pas compte de cet élément fondamental. Abraham Maslow[21], dans son échelle des besoins, montre que tant que les besoins primaires ne sont pas satisfaits, les autres besoins ne le seront pas non plus.

Ce fait correspond à l’attitude affichée par des responsables à l’égard des évangélisés et de ceux qui se joignent à eux. Ils ne satisfont pas à leurs besoins primaires. Ils oublient que l’église doit être bien organisée et administrée, afin de créer une ambiance d’amour véritable et de communion fraternelle. Pour certains, c’est la longue liste des croyants qui compte, un critère de mesure qui n’est pas forcément sain.

Les critères de qualité d’une église

Christian A. Schwarz[22], qui soutient l’insuffisance de la croissance numérique comme critère d’évaluation d’une église, découvre que huit critères de qualité s’avèrent essentiels pour assurer la qualité spirituelle et contribuer au développement d’une église, à savoir : les responsabilités déléguées, le service selon les dons, la spiritualité enthousiaste, les structures efficaces, les cultes édifiants, les groupes de maison, l’évangélisation adaptée et les relations amicales.

C’est clair que quand l’approche du ministère d’une église n’est pas équilibrée, c’est-à-dire que le schéma du ministère[23] n’est pas clairement défini, il y a des empiétements. À cela, Weldon E. Viertel souligne cette grave erreur, malheureusement un fait :

Les églises ont consacré la plus grande partie de leur effort d’évangélisation à enseigner aux chrétiens comment témoigner. Peu d’efforts ont été faits en vue d’enseigner les chrétiens à entourer et à guider les nouveaux croyants dans la croissance spirituelle.[24]

Ce mal ronge beaucoup de nos églises.

Alors, une carence d’encadrement des néophytes n’aboutit-elle pas à une église sans repères ni vision ? Beaucoup de dirigeants limitent la croissance, n’étant même pas conscients du but précis que doit poursuivre chaque croyant, à la prédication du dimanche matin, à des jeûnes et à quelques rares études bibliques, parfois mal planifiées, et à des programmes sans trop de fin utile, sans pouvoir répondre à la question : pour qui et pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? Des exigences sans accompagnement, n’est-ce pas contre-productif ? Essayons de comprendre cette fragilité.

Des exigences sans accompagnement

Dans une large mesure, les responsables de nos églises sont conscients de la fragilité spirituelle des néophytes. D’ailleurs, au moment même où les individus passent par un changement de camp, ils ont tendance à leur affirmer que le chemin de la croix sur lequel ils décident de marcher est périlleux et épineux, ce qui est indéniable dans la pensée du Christ quant au Royaume. Ils ne cessent de leur faire comprendre que, par leur décision, ils déclarent la guerre au royaume démoniaque ou invisible. Par conséquent, ils doivent renoncer entièrement à eux-mêmes, demeurer en prière et défendre la foi chrétienne.

Mais n’est-ce pas un peu injuste de leur part ? Des croyants, après des années de conversion, ne savent même pas prier. Comment peuvent-ils résister s’ils ne sont pas édifiés ? Comment peuvent-ils s’engager dans la course vers la maturité chrétienne si les responsables ne la leur inculquent pas et ne sont pas présents dans leur vie ? À force que les néophytes spirituels ne grandissent pas dans la Parole de Dieu, ne risquent-ils pas de devenir des rachitiques et des cloches spirituelles ?

D’après Weldon E. Viertel, les enfants ne parviendraient jamais à la maturité d’adulte sans être entraînés. Waylon B. Moore, cité par Weldon, compare la responsabilité des parents envers leurs enfants à l’attention qu’on doit porter aux chrétiens. Les parents ont la responsabilité d’aimer, de nourrir, de protéger et d’éduquer leurs enfants jusqu'à ce qu’ils atteignent leur pleine maturité[25].

Beaucoup de néophytes spirituels n’ont même pas l’assurance du salut ni la certitude d’avoir reçu le Saint-Esprit lors de leur conversion. Les convictions chrétiennes, éléments essentiels à la croissance, un construit d’ailleurs, ne sont pas construites. Face à ce manque de convictions, les gens ne peuvent pas parer les coups de l’ennemi. « Un homme sans conviction, nous dit Rick Warren, est à la merci des circonstances.[26] » Les bases d’une vie chrétienne abondante, enrichissante et productrice ne sont pas toujours jetées, comprises et vécues par d'innombrables néophytes spirituels[27]. Alors, à qui la faute ?

Une dernière considération : à qui la faute ?

Cependant, il y a une autre considération importante à prendre en compte lorsqu’on aborde le problème de la maturité spirituelle des croyants à la lumière des enseignements du Christ. Tous ceux qui reçoivent un enseignement solide, avec une équipe d’encadreurs efficaces pour les néophytes spirituels et la mise en œuvre d’une philosophie du ministère équilibrée, seront-ils inéluctablement matures ? De bons enseignements ne peuvent-ils pas parfois tomber dans des oreilles de sourds, dans de mauvaises terres ? N’y aura-t-il pas toujours de l’ivraie parmi les blés et des gens qui ne désirent ni apprendre ni grandir ? Le Diable n’est-il pas à l’œuvre, cherchant à dérouter les croyants ? Que dire du naufrage spirituel de Judas ? Il avait reçu les instructions du plus grand des pédagogues, Jésus. Il était à sa barbe dans ses différents parcours. Pourtant, il a succombé à la tentation au point de trahir le Maître. Est-ce tout simplement l’accomplissement d’une prophétie ?

À qui, vraiment, la faute quand un croyant ne grandit pas dans la foi ou quand il l’abandonne ? Qu'est-ce qui, fondamentalement, explique l'immaturité spirituelle d'un croyant, indépendamment du nombre d’années écoulées depuis sa conversion ? L’immaturité spirituelle des croyants n’est-elle pas liée à l’absence d’une pédagogie chrétienne adaptée aux néophytes spirituels ?

Dans nos prochaines publications, nous tenterons d’apporter des éléments de réponse à ces questions. Entre-temps, nous vous invitons à y réfléchir sérieusement.


 [1] Francis Schaeffer. Démission de la raison, Maison de la Bible, 5ème édition, Suisse, 1993, p. 93

[2] Jacques Cuerrier. L’être humain : quelques grandes conceptions modernes et contemporaines, Chenelière Éducation, Canada, 2005, p.262

[3] Genèse 1. 26                                                   

[4] Jérémie 17.9

[5] Jacques Cuerrier, p 1

[6] 2 Pierre 1.4

[7] Raymond Girard. Éducation à la foi chrétienne et développement humain, Presses de l’université du Québec, 1992, p. 20

[8] Rapporté par Girard dans la préface de son livre précité.

[9] Alister McGrath. Jeter des ponts : L’art de défendre la foi chrétienne, collections Sentier, Éd. La Clairière, 1999, p.5

[10] La théorie psychosociale d’Erik Erikson est centrée sur les besoins socioaffectifs et leurs effets sur l’évolution personnelle des enfants. À partir de cette théorie, je veux comprendre et expliquer la grande importance des liens que le néophyte spirituel noue, en étant à l’église, avec les autres croyants, ainsi que le rôle de ceux-ci dans son processus de croissance spirituelle.

[11] Isiro Aguilla et Hermine Galbes : Guide de la vie familiale, vol 3, Editorial Safelix, 2010, p.60, 61

La psychologie prénatale, en tant que branche de la science psychologique, est en cours de construction. Elle prétend, selon ces auteurs, contribuer à ce que les enfants reçoivent des influences positives même avant de naître.

 [12] Selon Helen, le champ phénoménologique est un ensemble d’expériences {pensées, perceptions, sensations} qui peuvent occuper la conscience (p.42). Du point de vue philosophique, la phénoménologie est l’étude de la manière dont chaque personne fait l’expérience de la réalité.

[13] James F. Engel. Communiquer l’Évangile efficacement, Abidjan, CEP, 1995, p. 17

[14] Rick Warren. Une Église motivée par l’essentiel, Éditions Motivé par l’essentiel, Europe, 2010, p. 330

[15] Éphésiens 2.10

[16] Jacques Cuerrier, p. 263

[17]James F. Engel, p. 88

[18] Selon Mark Dever, une compréhension biblique de la conversion est un indicateur d’une Église saine et une véritable conversion peut être accompagnée ou non d’émotions fortes. Cependant, elle doit se manifester par ses fruits (L’Église : un bilan de santé, Édition SEMBEQ, Canada, 2008, p.83, 84).

[19] James Kennedy, Évangélisation explosive, 3ème édition, USA, 1983, p. 139

[20] Engel, p. 17.

[21] Nous ne partageons pas nécessairement tout l’avis de Maslow, en tant qu’humaniste séculier, sur certaines valeurs prônées. Mais ce qu’il dit ici a du sens. Voir David A. Noebel dans Discerner les temps : les conceptions religieuses du monde actuel et la recherche de la vérité, éd. Jean Frédéric Oberlin, France, 2003, p.178

[22] En annexe à son ouvrage Découvrez vos dons, Éd. Empreinte temps présent, 1998.

Christian opte pour une approche biotique. Il souligne que les principes biotiques tentent de libérer les automatismes de croissance que Dieu utilise pour construire son Église. (La dynamique de l’Église, p. 118).

[23] La section d’Actes 2.42-47 est souvent appelée le schéma du ministère, car cette péricope présente les objectifs de l’Église à partir du mode de vie et d’organisation des croyants du Nouveau Testament.

[24] Weldon E. Viertel. L’engagement personnel dans l’évangélisation, ICI University, USA, 1984, p. 120.

[25] Weldon, p. 120,121

[26] Rick Warren. L’Église, une passion, une vision, Éd. Ministère Multilingue International, Canada, 1999, p.313

[27] Gary W. Kuhne, dans The Dynamics of Personal Follow-Up, développe les éléments indispensables que l’Église devrait adopter pour aider le nouveau croyant.


Missionnaire en Afrique de l'Ouest depuis 2019, Windel Benjamin Etienne est actuellement basé en Côte d'Ivoire. Auteur, professeur et formateur de leaders, il se consacre à l'accompagnement des croyants francophones. Il est également le fondateur et CEO d'Ethos Global Academy.